Sunday, March 23, 2014

Chasse au bison Vol.1

Si je ne passe plus trop par ici il m'arrive de vivre quelques minis aventures qui m'en donnent néanmoins l'envie. Équinoxe passé, l'hiver est oppressé par la présence solaire mais il n'a pas encore dit son dernier mot. Il occupe après tout la moitié de l'année et reste capable de rappeler sa présence les  6 autres mois. Il restera considéré, pour moi, comme mon premier hiver au Yukon. Chiens de traîneau, cabane sans eau ni électricité, et chasse au bison sont loin de mes deux précédentes saisons blanches en mode vélo-boulot-dodo à Whitehorse la goudronnée/sablée/salée/déneigée.

Le bison au Yukon

Le bison des bois, faisant l'objet de programmes de conservation, a été introduit au Yukon à la fin des années 80 dans la vallée de la Nislin river. De 170 têtes la harde est rapidement passée à plus de 500 têtes à la fin des années 90, ce qui était estimé comme un nombre suffisant pour prétendre avoir une harde viable. Ce troupeau évolue tout autour du lac d'Aishihik (prononcé aysh-ee-ack) et  continue de grossir à un rythme de 15-20% par an, il est estimé à 1400 têtes bien que la chasse soit maintenant autorisée depuis 16 ans. Chaque année entre 40 et 150 bisons sont abattus au Yukon par les chasseurs. Ils restent la principale « régulation » de population. Son prédateur naturel (le loup) a perdu la patte, il ne sait plus comment chasser cette grosse vache sauvage ressuscitée. Il commence néanmoins tout récemment à montrer ses capacités d'adaptations et à faire ses dents sur cette chaire forte et dure comme de la semelle.

Il existe également deux autres hardes plus facilement observables au sud-est du Yukon, l'une à la frontière des territoires du nord ouest (la harde de Nahanni) et l'autre à la frontière de la Colombie britannique (la harde Nordquist)  le long de l'Alaska highway. Certains individus de ces troupeaux constituent une des attractions touristiques de cette portion de la célèbre route de l'Alaska.

D'un point de vue écologique une introduction d’espèce peut toujours devenir très problématique. La présence du bison dans le nord est historique, mais sa disparition semble plus liée à des modifications climatiques qu.à un massacre organisé par les bipèdes. Le bison d’Amérique compte deux sous espèces : le bison des plaines et le bison des bois. Les deux faisant l'objet de programmes internationaux, nationaux et locaux de réinsertion/protection. L'ingérence humaine dans les affaires de la nature n'est pas toujours un échec. Pour le bison, la harde d'Aishihik représente LA réussite en matière de réintroduction et de sauvegarde d'un pool génétique de bison. En effet la plupart des troupeaux sauvages présentent souvent des problèmes de maladies/épidémies, des mélanges de gêne (avec d'autres bovidés d'élevage). Il existe une harde de bison des plaines en Alaska, finalement pas si loin de celle d'Aishihik qui, elle, est constituée de bison des bois. Le mélange des gênes seraient une catastrophe il existe donc une bison-free land à l'ouest de la White river.

La chasse au Yukon (et moi)

« Anti chasse » de naissance le pas à franchir reste grand. Deux sorties à la chasse à l'orignal en canot et deux sorties chasse aux lagopèdes (dans les montagnes donc). Pour le gros gibier nous n'avions rien attrapé, les lagopèdes ont eu moins de chance. Mais j'adore la viande, particulièrement de la sauvage avec une option orignal bien que le caribou soit succulent également. J'imagine que celle que l'on a cherchée soi-même puisse revêtir un goût tout particulier.

Je ne chasse pas, je suis accompagnateur - on dit « partner ». Celui qui fait qu'en cas de danger on ne se retrouve pas seul, la paire d'yeux supplémentaire pour traquer la bête. Il occupera souvent les fonctions de « cook », porteur et aide découpe. Un groupe de chasseurs offrent des opportunités supplémentaires,  mais je n'ai ni permis ni arme.

Pour les proies, le gibier, on emploie en anglais le même mot que « jeu » : « game », la chasse au gros sera donc « Big game hunting ». Les « chemins » que les animaux empruntent et que les traqueurs suivent sont les « game trails ». « Ca fait redneck en esti » répondra mon partenaire à ma remarque.

A chaque animal, une période de chasse, une zone (environnement) ce qui implique un style de chasse ou plus précisément un équipement adéquat. Pour le bison ca se passe en hiver dans une zone relativement difficile à atteindre hors période gelée de toute façon. La saison blanche verra les gros pickup se garnir de skidoo, quad/bateau/canot pour le reste de l'année. Les chasseurs n'échappent pas à cette règle.

La chasse au bison c'est la chasse au plus gros mammifère terrestre en Amérique du nord - intéressante donc pour les chasseurs en quête du gros. L'essentiel de sa viande sera utilisée pour de la viande hachée tant un steak sera souvent impossible à sectionner avec notre petite mâchoire en manque de puissance. Mais sa viande représente une option alternative à l'orignal manqué de l'automne pour le chasseur qui arrive sur la fin du stock dans son congélateur.

Pour un yukonnais un bison par an lui coûtera un permis de $10. Ceci sans compter le prix de la balle évidemment et des dizaines/centaines de milliers de dollars d'équipement pour se rendre sur place, tuer, et sortir la bête. Il est interdit de gâcher de la viande, sur le lieu du crime ne resteront rien de plus que la colonne vertébrale, les viscères et une grosse marre de sang. Il est possible de laisser la tête et la peau également mais un chasseur (de viande ou de trophée) abandonne rarement la tête. Pour un étranger la chasse lui coûtera des dizaines de milliers de dollars.

Sa prise doit être signalée dans les 10 jours, prélèvement ADN, preuve du sexe... On ne plaisante pas avec les règles de chasse ici. Les enquêtes sont faites et les amandes très lourdes. Les mâles, femelles et veaux sont autorisés pour la chasse au bison, mais les autorités conseillent de prendre les femelles pour rétablir la parité des sexes et limiter la trop forte croissance du troupeau.

Pour moi, la chasse c'est une façon d'aller en promenade dans l'arrière pays, voir la faune dans son élément et chercher tout particulièrement UN animal. C'est une sortie camping dans le bois avec un collègue armé. C'est aussi chercher à savoir si je suis capable de trancher la tête, vider, couper en quartier, transporter l'animal qui m'apportera mon stock de viande. Je doute encore grandement sur mes capacités à ce sujet. Mais pour quelqu'un cherchant toujours un peu plus d'autonomie, la chasse peut représenter une bonne corde à son arc. Ca serait également un bon moyen de me prouver que la viande ne pousse pas dans ces contenants fils de la déesse de l'emballage et du dieu du plastique.

Un peu de logistique

Partir dans l’arrière pays yukonnais, plusieurs jours d'hiver et en version camping implique un équipement spécifique. Pour la chasse à deux il faut deux skidoo + skimmer (traîneau) et beaucoup d'essence (nous approchons les 500L). Sont bienvenues également la tronçonneuse, des outils, haches, pelles, un treuil tirfor, un change, des bons couteaux + une lime, des cordes, chaînes, jumelles et j'en passe. Nous choisirons l'option tente d'été avec solution de replis vers le truck en 4 heures de skidoo maximum. La solution tente prospecteur + petit poêle à bois reste certainement la solution la plus choisie mais on ne peut pas tout avoir...

« Tu  n'en es pas à ton premier rodéo » remarque mon compagnon me voyant préparer les affaires ou en faisant les emplettes. Des briquets/allumettes repartis un peu partout dans des sachets « hermétiques », de quoi faire le café, une casserole assez grosse pour des pâtes pour deux ogres, une autre plus petite qui chauffe vite pour l'eau du café. Ces casseroles sont sacrées, elles en ont vu des flammes. Elles m'ont fidèlement accompagné au travers de maintes aventures, se sont secrètement faites désirer par de nombreux ours et lécher par au moins autant de renards. Je n'ai pas moins d'attachement ni pour ma grille, ni pour ma bâche. Mon petit réchaud au fuel qui marche par grand froid contrairement à ceux au gaz. Après tout avoir une bouteille de fuel ca aide toujours plus qu'une bouteille de gaz pour allumer un feu en urgence.

Les repas dans le bois sont à eux-seuls une raison suffisante pour aller y faire un tour. On se contente de pâte mais les agréments possibles sont nombreux. Un chasseur de viande aimera vider son congélateur de ses précédentes cueillettes. Mon partenaire étant fine bouche il sort ce qu'il a de meilleur : 4 steaks d'orignal, 4 de caribou, du bacon et des cotes de cochon « fermier » pour les repas du soir. Du pâté de campagne aux morilles, du pâté de mouflon aux herbes, du pâté de caribou aux cerises de terre...  On préférera des biscuits secs et fruits secs aux barres de céréales pour les besoin en énergie pressants. Cela évitera d'avoir a se casser les dents sur de la bouffe gelée. Pour le matin une grosse dose de gruau et un pot de confiture de baies sauvages. J'apporte aussi de quoi faire du pain de camping.

« Pour l'eau tu as une idée ? Je propose un bidon de 10L et de prendre ta foreuse à glace ». Quand on passe ses journées en dessous de 0°C l'eau n'est pas une question stupide. Il y a bien évidemment la neige mais pour cela aussi il faudra être préparé à la faire fondre en gros volume.

Le voyage

Lundi 16 mars à 6 heures du matin le truck de 3 tonnes chargé d'au moins autant de matériel. Il fait -27°C une température plus que supportable dans un véhicule chauffé. Nous partons tôt, cette journée sera consacrée à la route (environ 250km), nous espérons une route d'Aishihik accessible, les deux fois précédentes où nous avons essayé de nous y rendre ont été des échecs, la route avait été emportée par les eaux comme c'est souvent le cas au printemps. 



La première étape  sur l'Alaska hwy est la portion de route que je connais le plus au Yukon. Pour un touriste ou pour les yukonnais citadins il n'y a rien entre Whitehorse et Haines Junction à 170 Km de là. Cette jonction de route et communauté de moins de 600 âmes. Mais il existe en fait un certains nombre de hameau souvent invisibles depuis la route. Mendenhall est une de ces subdivisions, à 80 kilomètres à l'ouest de Whitehorse, c'est ici que j'ai passé l'essentiel de mon hiver. Je montre fièrement le toit de la maison sur laquelle je travaillais visible depuis la highway.

Un peu plus loin Otter falls, un relais routier en face duquel disparaît une « route » quittant l'Alaska hwy et montant plein nord en longeant la rive est du lac d'Aishihik. En payant pour le plein du camion je demande « Y a du monde la haut ? » ce a quoi on me répond « Oh oui c'est New York city là bas ». Au Yukon New York city veut dire plus de 3 groupes au 10000 km2.

C'est une route de 150 Km, cul-de-sac, construite par l'armée pour rejoindre un aérodrome. Ce dernier fut abandonné en 1968. Seuls les 40 premiers kilomètres sont  « entretenus », ils mènent à un terrain de camping et à une mise à l'eau dans la pointe sud du lac. Au bout de cette route il n'y a rien d'autre qu'un village des premières nations Champagne-Aishihik et une aire de jeu gigantesque pour qui a les moyens d'y accéder.

La route se passe sans accroc mais non sans stress lors des traversées de ruisseaux gelés. La vitesse de moyenne est de 30 Km/h. Nous croisons un chasseur sur le retour, nous arrêtons les véhicules pour une petite discussion.

- Tu as eu quelque chose ?
- Non, pas cette fois. Quelques approches, au mieux à 300 pieds mais pas moyen d'avoir un bon angle. Ils ne sont plus aussi faciles à approcher qu'il y a dix ans.
- Le bison c'est une première pour nous, j'ai déjà fait quelques caribous par contre. On va rester là une semaine, on va bien voir.
- Wahooo, attendez vous à devoir travailler beaucoup, beaucoup de viande. C'est pas des petits caribous, là vous n'arriverez pas à le retourner à deux si il meurt sur le ventre ca va être une aventure... Le mieux c'est de creuser un trou derrière de manière à ce que la bosse du dos ne vous gène pas pour le retourner. Rien que l'estomac à sortir... nous étions 4 à tirer dessus, et tu ne veux pas percer ça... Je ne fais pas le tour avec mes bras, même à deux nous n'en ferions pas le tour...
- On va s'amuser...

- Déconnez pas avec la viande les gars et faites là vite refroidir surtout si vous tuez le soir et que vous comptez la travailler le lendemain, ouvrez le, vider le et dépecer le, vous pouvez faire les quartiers le lendemain au réveil et commencer les voyages de retour. Si vous avez encore du -30 ca vous aidera hein les gars ! Allez, amusez-vous.

Les camions redémarrent, nous nous regardons avec Richard, lâchons un petit sourire crispé. « Bon, bin on y est hein... Le bison... ».

Nous arrivons finalement à l'ancien aéroport : quelques cabines, un vieux hangar. Il y a là un groupe de chasseur qui a choisit d'établir son camp. Nous continuons encore une dizaine de kilomètres pour finir au village d'Aishihik à la pointe nord de cet immense lac. Notre plan étant de rejoindre Sekulmun lake plus à l'est en skidoo et d'aller établir notre camps bien plus enfoncé dans le bois pour éviter de croiser trop de monde, même si il semble qu'il ne reste plus qu'un groupe à 100Km et celui de l'aéroport.

Au village deux partner québécois sont sur leur départ. Au plus profond du bois, par n'importe quel temps, à des milliers de kilomètres de chez eux, les frenchmen se retrouvent. Le ton se fait vite amical avec notre langue maternelle. Eux ont une petite cabane de 2m x 3m montée sur des patins. Ils le tirent avec leur skidoo sur le lac, ca leur sert d'abri pour dormir et pour pécher. Il y a un poele à bois dedans.

- Alors vous avez vu des belles choses ?
- Oh oui ca vient jusqu la au bord le soir, regarde y a de la merde de partout.
- Vous n'avez rien tiré ?
- Non, non... trop gros, trop tard et on venait surtout pour pécher. On a de la belle grise par contre. 
- Vous comptez aller ou ?
- On va faire le tour et aller dans l'autre vallée à Sekulmun monté le camp pour une semaine et explorer les Bear lakes.
- Wahou ca va vous faire de belles chances ça.


Un groupe remballe, l'autre déballe. Placer le camion et la remorque, placer les rampes, défaire les sangles, décharger le skidoo et son traîneau de la remorque puis la ranger, placer le camion, placer les rampes, défaire les sangles, vider le skidoo du camion, charger les centaines de kilos d'équipement et d'essence dans les traîneaux, sangler les chargements, ranger le camion. Précisément l'inverse de la manœuvre effectuée au petit matin. En un peu plus d'une heure nous sommes prets. L'autre groupe et lui prêt a en finir avec leur aventure, l'introduction de la notre achève.

- Bon les gars, amusez-vous et pas de bêtise.
- Merci, ouais on va essayer de bien s'amuser.

Il ne reste plus que nous... nous et cette unique famille restant au village pendant l'hiver. Une grand mère arrivant de la route avec son skidoo s'arrête non loin de moi. Un petit signe de la tête et un sourire pour dire bonjour. Mon accent n'accentuerait que le sentiment d'invasion. Nous ne sommes pas censés laisser le camion ici et faire tout notre remue ménage mais il semble que personne ne s'en prive. Elle regarde au loin sur le chemin d'où elle vient, rigole et dit « They re stucked ». Deux enfants déboulent d'une pente, trois chiens les suivent deux s'occupent de lécher les enfants se roulant dans la neige et le troisième tire une luge en plastique toute brisée. La grand mere faire demi tour attache la luge a son skidoo et tire les enfants débordant de joie. Ce village abandonné prend des allures de paradis dans ce cadre magnifique. Si seulement il n'y avait pas tous ces bruyants et encombrants chasseurs...

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